L’or, longtemps pilier du patrimoine familial au Sénégal et symbole social fort dans les échanges, les cérémonies et les investissements domestiques, connaît une envolée spectaculaire qui bouleverse les habitudes d’épargne, les stratégies des tontines féminines et le fonctionnement quotidien des bijoutiers. Cette hausse locale s’inscrit dans une dynamique mondiale d’une ampleur rarement observée, portée par une demande record et un regain d’intérêt pour le métal en tant que valeur refuge.
Selon le rapport Gold Demand Trends du World Gold Council (WGC), la demande mondiale a atteint au troisième trimestre 2025 un volume inédit de 1 313 tonnes, en progression de 3 % par rapport au troisième trimestre 2024. La composante investissement, lingots, pièces et fonds ETF, a bondi à 537 tonnes sur la période, signe d’un repli massif des investisseurs vers l’or dans un contexte d’incertitudes géopolitiques et financières. Les banques centrales ont également renforcé leurs réserves, portant leurs achats nets à 220 tonnes au troisième trimestre, soit 28 % de plus que le trimestre précédent, confirmant leur rôle majeur dans le soutien structurel au marché mondial.
Cette demande exceptionnelle a entraîné une flambée des prix. D’après le WGC, le prix moyen trimestriel de l’once d’or s’est établi à 3 456,54 dollars au troisième trimestre 2025, soit une hausse de 40 % sur un an. Le 8 octobre 2025, The Guardian rapporte que le cours spot a franchi le seuil de 4 000 dollars l’once, alimenté par les tensions géopolitiques et les inquiétudes macroéconomiques. Le WGC souligne par ailleurs une ascension historique de 500 dollars, de 3 500 à 4 000 dollars l’once, en seulement 36 jours, une dynamique sans précédent dans l’histoire récente du métal précieux. L’organisme estime que l’investissement devrait rester vigoureux jusqu’à la fin de l’année 2025, tandis que la demande bijoutière mondiale pourrait s’éroder légèrement en raison du niveau élevé des prix.
Au Sénégal, la répercussion de cette tendance mondiale est directe et brutale. Selon les données de 150currency.com, au 16 novembre 2025, une once d’or se négocie à 2 304 860 XOF, et le gramme d’or 24 carats à 74 111 XOF. Des données historiques issues d’Exchange-Rates.org montrent par ailleurs une hausse annuelle de 38,15 % du prix du gramme, avec un pic récent à 79 184 XOF le 20 octobre 2025. Cette poussée met sous pression les bijoutiers locaux, notamment dans les grands marchés de Dakar où les artisans peinent à fixer des prix stables. Beaucoup réduisent leurs marges, réorientent leur offre vers des bijoux plus légers ou des carats moins élevés, et recourent davantage au recyclage et au rachat d’or pour s’adapter aux fluctuations rapides du marché du métal.
Les consommatrices sénégalaises, traditionnellement très actives dans l’usage des tontines pour financer l’achat de bijoux en or, modifient également leurs pratiques. Plusieurs tontines augmentent ou réorganisent leurs cycles de cotisation pour suivre la hausse des prix. Parallèlement, des solutions numériques d’épargne, telles que les plateformes d’e-tontines, gagnent du terrain, offrant une gestion plus flexible dans un contexte de prix volatils. Face au coût élevé, de nombreuses participantes privilégient désormais l’or 18 carats ou 14 carats plutôt que le 24 carats, tandis que des solutions de mise en gage permettent d’obtenir des liquidités temporaires sans se défaire définitivement de leur patrimoine.
Selon les prévisions du WGC, la combinaison d’une demande d’investissement forte et de l’achat soutenu des banques centrales pourrait maintenir les prix à des niveaux élevés à court terme. Cette situation pousse les acteurs sénégalais à s’adapter : diversification des gammes pour les bijoutiers, épargne en grammes plutôt qu’en montants pour les consommatrices, et réflexion nationale sur la création d’un comptoir d’achat d’or afin de stabiliser les prix et sécuriser l’approvisionnement local.
L’or, au Sénégal, n’est plus seulement un ornement ni un symbole social transmis au sein des familles : il est devenu un actif financier pleinement exposé aux chocs internationaux. Entre tensions géopolitiques, volatilité mondiale et réalités locales, les pratiques d’épargne et de consommation évoluent, redessinant la manière dont les Sénégalais et les Sénégalaises abordent un métal qui, plus que jamais, concentre les enjeux économiques d’un monde sous tension.

