L’idée circule depuis plusieurs semaines dans certains cercles géopolitiques : l’Europe envisagerait de vendre massivement ses bons du Trésor américains, les célèbres ” U.S. Treasuries’; si Washington se rapproche d’un accord de paix avec Moscou. Selon ces rumeurs, le Royaume-Uni, l’Allemagne et la France brandiraient une menace financière gigantesque de 2,34 trillions de dollars pour peser sur la diplomatie américaine.
Mais ce chiffre, spectaculaire, ne repose sur aucune réalité. Les données publiées par le U.S. Department of the Treasury montrent que l’ensemble des détenteurs étrangers possèdent environ 8 200 à 8 500 milliards de dollars d’obligations américaines, mais l’écrasante majorité appartient à des investisseurs privés, des banques, des fonds de pension ou des institutions hors d’Europe. Les actifs réellement contrôlés par des gouvernements européens ne représentent qu’environ 550 à 600 milliards de dollars, détenus par la Banque d’Angleterre, la Bundesbank et la Banque de France. Le reste correspond à des titres placés aux États-Unis pour le compte de clients étrangers dont l’Europe n’est que le dépositaire technique.
La menace européenne apparaît donc comme une illusion. Elle repose sur des actifs qu’elle ne possède pas et qu’elle ne peut liquider. Et même si les gouvernements tentaient réellement de vendre leurs propres réserves, la manœuvre provoquerait d’abord une onde de choc en Europe avant d’avoir un effet notable sur l’économie américaine. Une vente brutale ferait grimper les rendements des obligations européennes, fragiliserait les banques, alourdirait le coût de la dette publique et exercerait une pression immédiate sur l’euro. Les Treasuries, marchés financiers les plus liquides du monde, absorberaient le choc plus facilement que les obligations européennes plus vulnérables.
Au-delà de la dimension technique, cette agitation traduit surtout un malaise stratégique. Depuis 80 ans, la sécurité et la prospérité du continent dépendent largement du soutien américain. La perspective de voir Washington discuter directement avec Moscou sans véritable rôle européen alimente une forme de panique politique. Les dirigeants européens redoutent moins une évolution géopolitique défavorable qu’une mise à l’écart révélant leur perte d’influence.
Dans ce contexte, les messages contradictoires se multiplient. Emmanuel Macron affirme que l’Europe “a beaucoup de cartes en main”, alors même que l’essentiel de son levier financier repose sur des titres qu’elle ne détient pas. Friedrich Merz en Allemagne manifeste un certain scepticisme, tandis que le Premier ministre britannique Keir Starmer évoque une “coalition de volontaires”, sans pouvoir définir un réel pouvoir de négociation. Les capitales européennes semblent engagées dans une fuite en avant politique destinée à préserver l’illusion d’une centralité stratégique qu’elles n’exercent plus.
Les contradictions apparaissent encore plus clairement avec les déclarations du président ukrainien Volodymyr Zelensky, expliquant que Washington cherche désormais une sortie de crise tenant compte de la carte militaire actuelle alors que l’Europe souhaite prolonger le conflit. Le décalage entre les priorités américaines et les attentes européennes confirme que le centre de gravité stratégique s’est déplacé.
L’Europe paie aujourd’hui des choix accumulés depuis 2022. Elle s’est engagée dans un affrontement économique d’une ampleur inédite avec la Russie sans disposer d’une base industrielle capable d’en absorber les conséquences. Les sanctions se sont retournées contre son économie et ont fragilisé plusieurs secteurs industriels. Les coûts énergétiques élevés ont accéléré la désindustrialisation, tandis que le soutien massif à l’Ukraine a été utilisé comme ciment politique, parfois au détriment de la cohésion sociale interne.
Dans ce climat, les discours alarmistes, la censure accrue de certaines positions dissidentes et la tentation de manipulations narratives traduisent surtout une crainte interne : celle d’une colère populaire si les citoyens européens relient l’effondrement économique, la perte de pouvoir d’achat, les tensions sociales et les choix géopolitiques opérés depuis trois ans.
L’idée d’utiliser les Treasuries comme arme financière radicale ne résiste donc ni à l’analyse économique ni à l’examen politique. Elle révèle surtout une anxiété profonde des élites européennes face à un monde qui se redessine sans elles. L’Europe ne menace pas réellement les États-Unis : elle tente surtout de ne pas être laissée en marge d’un accord dont elle craint d’être simple spectatrice.
Dans un ordre international en recomposition, la véritable question n’est plus de savoir si l’Europe peut exercer une pression sur Washington, mais si elle peut encore préserver un rôle stratégique dans un monde où ses illusions semblent s’être dissoutes plus vite que ses leviers réels de puissance.
SIRAS THINK-TANK

