La CEDEAO monte au créneau pour défendre le Nigeria face à Trump



Abuja / Dakar, 5 novembre 2025 — La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a vivement réagi aux récentes déclarations de l’ancien président américain Donald Trump, qui a menacé le Nigeria d’une intervention militaire au motif de prétendues « persécutions contre les chrétiens ». Dans un communiqué officiel, l’organisation régionale a dénoncé des « affirmations fausses et dangereuses » susceptibles, selon elle, « d’aggraver l’insécurité et d’affaiblir la cohésion sociale » dans toute la région ouest-africaine.

Le 31 octobre 2025, Donald Trump avait annoncé son intention de classer le Nigeria parmi les « pays de préoccupation particulière » en matière de liberté religieuse, citant de supposés « massacres de chrétiens ». Le lendemain, sur sa plateforme Truth Social, il a déclaré que les États-Unis pourraient « entrer dans ce pays maintenant disgracié, armes à la main », pour, selon ses termes, « anéantir les terroristes islamiques ». Cette menace a immédiatement provoqué une onde de choc à Abuja, où le gouvernement nigérian a fermement rejeté toute accusation de persécution religieuse organisée. Le ministre des Affaires étrangères, Yusuf Tuggar, a réaffirmé que la Constitution du Nigeria « interdit toute forme de discrimination religieuse » et que le pays « ne tolère aucune persécution soutenue ou encouragée par l’État ».

En réaction, la CEDEAO s’est alignée sur la position du gouvernement nigérian, estimant que les violences terroristes qui frappent la région « ne font aucune distinction de sexe, de religion, d’origine ethnique ou d’âge ». Selon l’organisation, il est erroné de présenter les attaques terroristes comme un conflit religieux, car les victimes appartiennent à toutes les confessions et communautés. L’institution régionale a également appelé l’Organisation des Nations Unies et ses partenaires internationaux à « rejeter les fausses allégations » et à soutenir les efforts des États membres dans leur lutte contre l’extrémisme violent.

Cependant, cette réaction énergique de la CEDEAO face à Washington soulève un paradoxe profond : l’organisation ne s’est pas montrée aussi ferme lorsqu’il s’agissait d’autres formes d’ingérence étrangère, notamment celles de puissances européennes comme la France, dont la présence militaire et politique en Afrique de l’Ouest a souvent pesé sur les dynamiques internes des États membres. Le contraste entre la défense du Nigeria face à des menaces américaines et l’absence de solidarité manifeste envers le Mali, le Burkina Faso et le Niger — aujourd’hui regroupés au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES) — met en évidence un déficit de cohérence politique et morale au sein de la CEDEAO.

Alors que ces trois pays faisaient face à des crises sécuritaires, à des transitions politiques complexes et à un rejet croissant de l’ingérence étrangère, la CEDEAO a préféré appliquer des sanctions économiques et diplomatiques plutôt que d’engager un dialogue stratégique franc. Cette posture, perçue comme alignée sur les positions françaises et occidentales, a contribué à creuser la fracture régionale et à nourrir un sentiment de méfiance à l’égard de l’organisation. Le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO et la création de l’AES apparaissent ainsi comme la conséquence directe de ce manque de solidarité et de respect mutuel entre États africains.

L’épisode actuel de défense du Nigeria face aux déclarations de Donald Trump devrait donc servir de leçon politique majeure. En choisissant d’affirmer la souveraineté de ses membres contre toute ingérence, la CEDEAO démontre qu’elle est capable d’une parole collective forte — mais elle doit encore prouver qu’elle peut l’exercer de manière juste, équilibrée et inclusive. Pour retrouver sa crédibilité et rétablir la confiance régionale, l’organisation doit reconnaître ses erreurs passées et ouvrir un véritable chantier de réconciliation avec les États de l’AES.

Cette réconciliation pourrait passer par une refondation du pacte ouest-africain autour de trois axes essentiels : la coopération sécuritaire non-alignée, la souveraineté économique et stratégique, et la solidarité politique sans condition extérieure. Il s’agirait de créer une alliance sincère et équitable entre les États de la CEDEAO et ceux de l’AES, fondée sur des intérêts partagés, la concertation permanente, et la non-intervention dans les affaires intérieures des uns et des autres.

Les leçons à tirer sont claires : une organisation régionale qui n’est cohérente que lorsqu’elle défend certains États tout en sanctionnant d’autres perd son âme et sa légitimité. Si la CEDEAO parvient à dépasser ses réflexes d’obéissance aux agendas extérieurs et à renouer avec une vision véritablement panafricaine, elle pourrait non seulement prévenir la fragmentation politique du continent, mais aussi devenir le pilier d’une souveraineté africaine collective.

Dans ce sens, la réaction contre Donald Trump ne doit pas rester un geste isolé, mais le point de départ d’un renouveau stratégique : celui d’une CEDEAO repensée, capable d’unir les forces vives de l’Afrique de l’Ouest — y compris celles de l’AES — autour d’un projet commun d’indépendance, de sécurité et de dignité continentale.

BRES-OCTAGONE

Sources : Associated Press, Reuters, The Guardian Nigeria, Vanguard Nigeria, Al Jazeera, Modern Ghana, Politico, Jeune Afrique, RFI Afrique, Africanews.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *