Panafricanisme : idée de libération ou propagande politique ?

Le panafricanisme est l’aboutissement des peines et mésaventures des Africains dans leur lutte pour la liberté, l’égalité, le développement et l’autodétermination. En dépit de nos expériences de l’esclavage et de la colonisation, le peuple d’Afrique a été privé de la jouissance de son identité culturelle, de sa dignité et de sa valeur humaine. Après l’accession des pays africains à l’indépendance à l’aube des années 60, les dirigeants africains d’alors s’étaient fixés comme nouvel objectif l’indépendance économique pour se libérer totalement de leurs puissances coloniales. Cependant, ils ont été contrariés par plusieurs stratégies de déstabilisation (assassinats ou tentatives d’assassinat des leaders, opérations visant à déséquilibrer l’économie de certains pays, coups d’État, etc.). La mise en œuvre des plans d’ajustement structurel dans les années 80 a entraîné la mainmise des institutions financières internationales (la Banque mondiale et le Fonds monétaire international) sur l’économie et la politique des États africains, transformant ainsi le rêve d’indépendance économique en une utopie.

Aujourd’hui, certains politiques ou militants panafricanistes, prônant un réalisme sans vision, considèrent le panafricanisme comme une simple théorie (discours sans actions) et se servent de cette idéologie pour satisfaire leurs propres intérêts. Cela nous amène à poser une question pertinente : doit-on considérer le panafricanisme comme une lutte d’émancipation et de libération africaine ou comme une simple propagande politique ?

Les politiques ne se rappellent qu’ils sont Africains ou ne prônent leur africanité avec fierté que lorsqu’ils se retrouvent abandonnés par leurs maîtres, qui les aidaient à conquérir le pouvoir ou à se maintenir au pouvoir. Pendant leur exercice du pouvoir, les cris de souffrance des peuples sont ignorés : pauvreté, chômage, malnutrition, mauvais soins de santé sont le quotidien tragique de la population. Ces maux poussent certains à emprunter la voie de l’immigration clandestine, espérant trouver mieux chez ceux qui profitent de ces souffrances. Pendant ce temps, ces politiques ne posent aucun acte concret pour résoudre les problèmes évoqués. Leur priorité est : « Comment satisfaire mon maître ». Pourtant, à l’approche des élections, ils brandissent leur africanité pour séduire les électeurs, mais dans les prises de décision, leurs intérêts et ceux de leurs maîtres priment sur ceux de leur pays et de leur population.

Ils se servent du panafricanisme, la seule idéologie qui prône l’africanité (l’Afrique aux Africains), comme stratégie de mobilisation pour gagner le cœur de l’électorat.

Depuis les années 1900, l’esquisse du projet panafricaniste sur le continent américain a toujours été une volonté de rupture et de libération. Le panafricanisme a d’abord été un projet de libération des peuples noirs de la diaspora sous la domination blanche américaine avant de devenir un projet politique de libération des pays africains sous domination coloniale. Il a toujours été associé à la lutte pour l’émancipation des peuples africains. D’ailleurs, il a été défini lors du cinquième congrès panafricain tenu en 1945 comme « la totale libération et l’unification de l’Afrique sous un gouvernement socialiste et scientifique ». Les grands militants de cette idéologie, tels que Marcus Garvey, William EB Du Bois, Cheikh Anta Diop, Kwame Nkrumah, Sékou Touré et bien d’autres, avaient foi en cette lutte pour la libération et l’unification totale des Africains. Cela a d’ailleurs donné naissance à l’OUA, devenue aujourd’hui l’Union africaine (UA), qui a joué un rôle important sur le continent africain, mais ne répond plus à la vocation des pionniers de cette lutte. Après l’indépendance politique des pays africains, la prochaine étape devait être celle de l’indépendance économique. Cependant, cette organisation vise aujourd’hui une meilleure intégration du continent dans la mondialisation, sur le modèle de l’Union européenne, en s’appuyant sur les investissements directs étrangers massifs dans les projets de développement des pays africains (Plan stratégique du NEPAD initié par les chefs d’États africains en 2001, etc.). Ce qui maintient encore l’économie des pays africains dans la posture de fournisseur de matières premières. Pourtant, la vocation des pères fondateurs était claire : « Les États-Unis d’Afrique » au sens propre du terme.

Considérer cette idéologie comme une simple propagande politique revient à réduire à néant tous les efforts fournis par les leaders africains de l’époque, qui se sont battus corps et âme, au péril de leur vie, pour que l’Afrique devienne un refuge sûr pour ses enfants. Cependant, il est regrettable, voire ignoble, que certains politiques d’aujourd’hui se servent de cette idéologie pour manipuler l’opinion publique. L’ignorance et le taux élevé d’analphabétisme de la population africaine leur offre un terrain d’action favorable.

Le panafricanisme est plus que jamais un objectif. Des personnes ont cru en cette Afrique et en son potentiel, se sacrifiant pour voir naître une Afrique unie, sociale et développée. Aujourd’hui, des millions de jeunes en font aussi leur objectif prioritaire. Nous assistons aujourd’hui à la création de la Confédération des États du Sahel, appelée “l’Alliance des États du Sahel” (A.E.S.), qui regroupe trois pays d’Afrique de l’Ouest : le Mali, le Burkina Faso et le Niger, dirigés par des militaires. Ces derniers ont tous décidé, de manière unanime, de quitter l’ancienne organisation régionale, la CEDEAO (Communauté des États de l’Afrique de l’Ouest), qui ne répondait plus aux exigences et aux attentes de ces autorités et de leurs peuples.

La CEDEAO, en effet, montre constamment son incapacité à résoudre les problèmes et à offrir des solutions adaptées pour sortir de la crise dans les pays membres.

Elles (les autorités de l’AES) sont conscientes que la seule issue est le panafricanisme. Comme le disait l’un de nos ancêtres méritants, Patrice Lumumba : « L’unité et la solidarité africaines ne sont plus des rêves. Elles doivent s’exprimer par des décisions. » Ce sont justement ces décisions et ces actions qui manquent à nos chefs d’État actuels, au service du néocolonialisme, outil de déstabilisation de l’Afrique.

Ne soyons donc pas surpris du réveil des consciences au sein des masses populaires africaines, qui prennent de plus en plus conscience de leur condition. Ce réveil, longtemps perçu comme une utopie, devient progressivement une réalité, un succès effectif, grâce à l’organisation et à la détermination des précurseurs ou des héritiers de cette noble lutte. Cette réalité n’est autre que l’aboutissement d’une lutte panafricaine engagée depuis l’aube des indépendances par les pères fondateurs, qui partageaient des vocations communes : la primauté de l’Afrique, la solidarité face aux problèmes, et l’autonomie du continent, des principes qui se reflétaient aussi bien dans leurs discours que dans leurs actions.

Pour conclure, il est essentiel de souligner que le panafricanisme n’est pas une fermeture de l’Afrique sur elle-même, en marge du reste du monde, mais bien une prise en main de son destin, afin de pouvoir décider elle-même de tout ce qui l’engage.

Alpha Yaya TURE

Activiste panafricain, Ingénieur des Systèmes d’Information

Second fils de l’un des défenseurs des droits civiques aux USA dans les années 60, Activiste international, Kwame TURE anciennement connu sous le nom Stokely Carmichael.

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